De l’abolition de l’homme

Compte tenu de la capacité inouïe de notre société à résoudre les problèmes d’ordre technique, il ne fait pas le moindre doute que des étapes décisives vont être prochainement franchies en vue du contrôle du comportement humain.
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Néanmoins, je ne suis pas de ceux qui prédisent un désastre à l’échelle mondiale susceptible d’anéantir brutalement le système techno-industriel dans les toutes prochaines décennies. Le risque de survenue d’une telle catastrophe est réel et inquiétant mais personne ne peut dire si elle aura effectivement lieu. Mais même si nous échappons à cette catastrophe, une autre menace à laquelle il sera difficile d’échapper nous guette : la perte de notre humanité. Le progrès technologique modifie non seulement l’environnement de l’être humain, son mode de vie et sa culture, mais encore l’être humain lui-même. L’homme est en grande partie le produit des conditions dans lesquelles il vit. A l’avenir, en supposant que le développement du système technologique se poursuive, les conditions de vie de l’homme seront si profondément perturbées par rapport aux conditions antérieures qu’elles transformeront inévitablement l’homme lui-même. 

La mission des révolutionnaires

166. Par conséquent, deux missions incombent à ceux qui haïssent la servitude que le système a imposée à la race humaine. Premièrement, accroître les tensions sociales au sein du système de façon à ce qu’il s’effondre ou qu’il soit suffisamment affaibli pour qu’une révolution devienne possible. Deuxièmement, développer et propager une idéologie hostile à la technologie et au système industriel. Une telle idéologie peut devenir la base d’une révolution contre la société industrielle lorsque le système sera suffisamment affaibli. Et si la société industrielle s’effondre, cette idéologie s’attachera à ce qu’il ne demeure pas pierre sur pierre de ses ruines et que toute reconstruction soit impossible. Les usines seront détruites, les livres techniques brûlés, etc.
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Nous n’avons pas la moindre illusion sur la possibilité de créer une forme nouvelle et idéale de société. Notre seul objectif est de détruire sa forme actuelle.

Une résistance illusoire: le gauchisme

Par-dessus tout, le ressort du gauchisme est le besoin de pouvoir ; tout gauchiste recherche le pouvoir au moyen d’une action collective, en s’identifiant à un mouvement de masse ou à une grande organisation. Le gauchiste n’abandonnera sûrement pas la technologie car elle génère un pouvoir collectif.
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Certains gauchistes peuvent donner l’impression d’être hostiles à la technologie, mais ils ne s’y opposent que lorsqu’elle est contrôlée par des non gauchistes et qu’ils sont eux-mêmes à la marge du système. Si le gauchisme atteint la position dominante au sein de la société, alors le système technologique devient un instrument de pouvoir entre les mains des gauchistes qui en usent avec enthousiasme et favorisent son développement. En agissant de la sorte, ils reproduisent un schéma qu’ils ont maintes fois adopté dans le passé. Quand les bolcheviques étaient marginaux en Russie, ils combattaient vigoureusement la censure et la police secrète, ils réclamaient l’autodétermination pour les minorités ethniques, et bien d’autres choses encore; mais aussitôt qu’ils obtinrent le pouvoir, ils imposèrent une censure bien plus sévère et mirent en place une police secrète bien plus brutale que du temps des tsars, et ils opprimèrent les minorités ethniques au moins autant que ces derniers. Aux Etats-Unis, il y a une vingtaine d’années, lorsque les gauchistes étaient minoritaires dans les universités, les professeurs gauchistes défendaient farouchement la liberté de pensée, mais aujourd’hui, dans les universités où ils sont devenus majoritaires, ils n’hésitent pas à contester cette liberté au nom du « politiquement correct ». Il en sera de même avec la technologie : si jamais elle tombe sous leur contrôle, les gauchistes s’en serviront pour opprimer quiconque se met en travers de leur chemin.
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Les gauchistes sont inutiles en tant que révolutionnaires parce que la plupart d’entre eux ne veulent pas vraiment réduire à néant la forme existante de la société. La seule chose qui les intéresse est la satisfaction de leurs propres besoins psychologiques en défendant passionnément une « cause ». N’importe quelle cause fait l’affaire dans la mesure où elle n’est pas étiquetée de droite.

L’illusion primitiviste

Un anthropologue moderne bien socialisé se trouve donc confronté à un dilemme. Puisqu’il est censé être tolérant, il lui est difficile de dénigrer les cultures primitives. Mais ces dernières fournissent de nombreux exemples de comportements qui sont incontestablement mauvais si l’on se réfère aux valeurs occidentales modernes. Aussi l’anthropologue se doit d’éliminer de ses descriptions des cultures primitives une bonne partie des « mauvais » comportements afin d’éviter de montrer ces cultures sous un jour défavorable. En outre, en raison de sa parfaite socialisation, l’anthropologue politiquement correct ressent le besoin de se rebeller. Il est bien trop socialisé pour renoncer aux valeurs fondamentales de la société moderne, aussi manifeste-t-il son hostilité à l’égard de cette société en déformant les faits de telle façon qu’elle semble s’écarter de ses valeurs de référence bien plus qu’elle ne le fait en réalité. Ainsi les anthropologues finissent par exagérer les aspects compétitifs et individualistes de la société moderne tout en minorant de façon excessive ces mêmes aspects dans leurs descriptions des sociétés primitives.

Les intellectuels et le système

Les intellectuels universitaires participent également à la réalisation de ce bon tour. Bien qu’ils aiment se présenter en penseurs libres et indépendants, les intellectuels constituent (à quelques exceptions près) le groupe le plus sursocialisé, le plus conformiste, le plus apprivoisé, le plus domestiqué, le plus choyé, le plus aliéné et le plus lâche de toute l’Amérique aujourd’hui. Par conséquent, leur tendance à la rébellion est particulièrement forte. Mais, du fait qu’ils sont incapables de pensée indépendante, ils sont inaptes à toute véritable rébellion. Ce ne sont que des pigeons manipulés par le Système pour réaliser son tour ; leur rôle se borne à agacer les gens tout en savourant l’illusion de se rebeller sans même avoir à contester les valeurs fondamentales du Système.
 

La fin de la démocratie?

Ne perdez pas de vue que, dans la mesure où la technologie continue de progresser, il n’y a aucune garantie que la démocratie représentative sera toujours la forme politique la mieux adaptée pour survivre et se propager. La démocratie pourrait être remplacée par un système politique plus performant. En fait, on pourrait même dire que c’est déjà le cas. Il n’est pas excessif de dire que, malgré le maintien d’apparences démocratiques telles que des élections globalement honnêtes, notre société est en réalité gouvernée par les élites qui contrôlent les médias et dirigent les partis politiques. Les élections ne sont guère plus que des luttes entre groupes rivaux de propagandistes et de conseillers en image.

Faut-il sauver les religions?

Il se peut qu’une résurgence du phénomène religieux soit observée dans le monde moderne. Voyez l’article de Bill Moyers que je vous ai adressé avec ma dernière lettre. Mais j’espère bien que la religion de cinglés décrite par Moyers n’est pas le genre de religion dont votre collègue regretterait la perte si le système s’effondrait. Entre autres choses, cette forme de religion est irrationnelle, intolérante et même pleine de haine. Il est intéressant de signaler qu’une tendance similaire s’est développée au sein de l’hindouisme (voir l’article ci-joint) ; et bien entendu, nous savons tous ce qui se passe au sein de l’islam. Rien de ceci ne devrait nous surprendre. Chacune des grandes religions du monde prétend détenir la vérité de façon exclusive, et dès leur origine, les religions ont été une source et/ou un instrument de conflits, souvent des conflits meurtriers. Les religions primitives, en revanche, sont généralement tolérantes, syncrétistes, ou les deux à la fois. Je ne connais pas d’exemple de guerre de religion parmi les peuples primitifs.
Si votre collègue croit que les religions modernes seront emportées par l’effondrement du système (une éventualité que je trouve malheureusement très improbable), je ne vois pas en quoi cela lui paraît regrettable.

De l’utilité du terrorisme islamique

A propos de l’action terroriste récente en Grande-Bretagne : Mis à part toute considération humanitaire, la stratégie des islamistes radicaux semble insensée. Ils adoptent une position hostile à l’égard de nations entières, comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, et ils tuent sans faire de distinction des citoyens ordinaires de ces pays. En agissant de la sorte, ils ne font que renforcer les pays en question, car ils fournissent aux politiciens ce dont ils ont le plus besoin : un ennemi extérieur redouté qui permet de rassembler un peuple derrière ses dirigeants. Les islamistes semblent avoir oublié le principe « diviser pour vaincre » : Ils auraient mieux fait de professer l’amitié envers les peuples, américain, anglais, etc., et de focaliser l’expression de leur hostilité sur les élites de ces pays, tout en décrivant les gens ordinaires comme des victimes ou des dupes de leurs dirigeants. (Notez que c’est la stratégie généralement adoptée par les Etats-Unis à l’égard des pays hostiles.) On aurait pu s’attendre à ce que les islamistes effectuent des opérations ciblées contre des représentants des élites. Par exemple, si des scientifiques de haut niveau sont assassinés, il est difficile de les remplacer par des gens de même niveau. …

Aussi les massacres de masse commis par les terroristes paraissent stupides. Mais il pourrait y avoir une explication autre que la stupidité pour leurs actions. Les leaders islamistes radicaux sont peut être moins intéressés par les effets de leurs bombes sur les Etats-Unis et la Grande-Bretagne que par leurs effets au sein du monde islamiste.